Villemagne L’Argentière
12 mars 2018 16:26:47

Villemagne L’Argentière
Comment la nature, la religion ont façonné une histoire millénaire.


Qui ne connaît Villemagne l’Argentière au cœur des Hauts Cantons, en bordure de la Mare ? Son abbaye millénaire s’est développée créant une histoire intense tout au long du Moyen Âge dont beaucoup de vestiges nous sont parvenus et aussi grâce et malgré à des éléments naturels que sont sa rivière la Mare et la présence de minerai de plomb argentifère à proximité!
Les premières occupations du territoire remontent à la préhistoire et à l’époque gallo-romaine. Fondée sur le lieu-dit de Cogne, l’abbaye, vite importante, fut de celles qui en 817 n’étaient plus redevables à l’empereur de présents ni de soldats sous l’égide de saint Benoit d’Aniane, grand fondateur d’abbayes. Les reliques de Saint-Majan y furent transférées en 893 en grande pompe et engendrèrent un afflux considérable de pèlerins en quête des miracles attribués à ce saint et qui assurèrent une grande prospérité. Les seigneurs de Béziers et Narbonne vinrent fréquemment séjourner ici et même dotèrent l’abbaye de nombreux biens contribuant ainsi à son enrichissement.
Le roi Louis VII confirma au XIIème siècle au monastère ses possessions de mines de plomb argentifère et lui attribua le pouvoir des causes judiciaires.  D’autres mines existaient alentour et il fallut un accord en 1164 entre Ermengarde, comtesse de Narbonne, Raymond Trencavel, vicomte de Béziers, et l’abbé pour en répartir les revenus. Les activités se multipliaient et l’abbé conclut en 1197 un accord avec le seigneur de Faugères pour gérer le transit de marchandises de toutes sortes, hors argent métal ou monnaie non taxés!  Peu de temps après, en 1233, il fallut aussi conclure un accord avec les seigneurs voisins de Boussagues et Faugères pour répartir les droits de justice et l’organisation de cette dernière avec ses bayles et ses viguiers. Ceci perdura jusqu’à la Révolution!
L'abbaye s'enrichit de nombreuses possessions d'églises et autres fiefs tel le prieuré de Saint-Pierre-de-Rhèdes, même au-delà de son territoire comme à Puissalicon. Le village se développa au point de compter une population qui s’éleva jusqu’à 512 feux, soit environ 2500 personnes en 1304 avant de diminuer plus tard dans ce siècle (169 feux, soit moins d’un millier) probablement sous l’effet de la migration de la population vers le nouveau périmètre minier houiller de Boussagues, de la guerre de Cent Ans et des épidémies ayant émaillé cette période.  Vers 1375, le climat se rafraîchit en Languedoc avec de graves inondations telles que le cours de la Mare changea de côté du bourg! Des conflits entre la population et l’abbé éclatèrent au sujet des droits et revenus des terres, celles perdues et celles nouvellement disponibles à la culture! Un nouveau pont attendit le XVIIIème siècle pour être construit. Les terribles inondations de 1745 et la crue de Mare de 1818 furent catastrophiques car l’eau envahit les rues de Villemagne de près de 2m de hauteur. Finalement, ces événements naturels firent relever le niveau des sols du village de 2 jusqu’à 3 mètres.  
En cette fin du XIVème siècle, l’abbaye connut des désordres graves liés à l’observance relâchée des règles de Saint Benoit par les moines. Elle pilla même l’abbaye de Joncels! En1484, elle passa sous le régime de la «commende» et son premier abbé commendataire (nommé par le pape) fut Antoine II Guilhem de Clermont. L’abbaye retrouva de son lustre mais en 1560, les Guerres de Religions déstabilisèrent Villemagne qui fut prise par les protestants emmenés par Claude de Narbonne-Caylus, baron de Faugères. Ils la pillèrent, voire la détruisirent largement. Les catholiques la reprirent en 1568, les protestants redevinrent maîtres, puis la reperdirent. Les habitants obtinrent l’autorisation d’avoir une garnison de défense et le relèvement du fort. Mais l’abbaye avait perdu son lustre, et le bourg perdit de son influence.
En 1635, l’abbaye s’enrichit d’un domaine très important à la suite de sa confiscation par le cardinal de Richelieu qui l’attribua à l’abbaye au détriment de la puissante famille régionale des Thézan du Poujol. Cette décision donna lieu à l’événement qui suit. En effet, mécontent de la nomination par l'évêque de Béziers d'un nouvel abbé extérieur à leur lignage nommé Gabriel de Trottin, le seigneur de Thézan vint à Villemagne se saisir de nuit de ce dernier, l'humiliant en lui coupant la barbe et le promenant dans les rues du village en chemise de nuit et en sabots! Quelque temps plus tard, comme pour se faire pardonner du seigneur, sa descendance fondit l'ermitage de Notre-Dame de Capimont... tandis qu’elle reprenait le pouvoir des abbayes de Joncels et Villemagne! En 1661, l’abbaye, bénédictine, qui avait toujours été indépendante fut réunie à la congrégation de Saint Maur. Malgré de nombreux démêlés judiciaires pour faire respecter ses privilèges, elle vivotait et périclita au point de perdre son dernier abbé en 1782 et ses 5 derniers religieux en 1793. La Révolution et l’irruption des sociétés populaires ou clubs locaux livrèrent l’abbaye alors à des dévastations, pillages et saccages, y compris par de grands feux en place publique des documents et archives…
Le déclin de l’abbaye avait entraîné celui du bourg si bien que, par exemple l’hôpital des pauvres fut transféré en 1756 à Bédarieux dont le développement était continu depuis plus d’un siècle ou encore le toit de l’école qui s’effondra ; de nombreux actes de désorganisation civile se produisirent. Les dégâts de l’inondation de 1779, après bien d’autres, poussèrent les édiles à en appeler aux plus hautes autorités du Royaume.
De ce riche passé, outre le monastère, aujourd'hui inscrit Monument Historique, il nous reste quelques joyaux, classés:
L’Hôtel des Monnaies est une superbe maison datée du début du XIIIème siècle abritant boutiques et entrepôts au rez-de-chaussée. L’étage servait 4 habitations et était doté d’une claire-voie avec 8 baies géminées jadis polychromiques de rouge et turquoise, donnant sur la rue Droite, rue marchande à l’époque. Le niveau supérieur comportait jadis un appareil à pan de bois. À voir aussi les vestiges d’un portail arrière au superbe linteau sculpté orné de médaillons ainsi que les fenêtres à meneaux des habitations. Récemment restauré, il se visite et sert de Mairie.
Notons qu’aucune source ne permet d’affirmer qu’ait été frappée monnaie à Villemagne, malgré la longue production d’argent à proximité. Seuls des lingots métalliques ont vraisemblablement été fondus à Villemagne...
L’église Saint-Martin-et-Saint-Majan (XIVème siècle), actuelle église paroissiale mais ancienne abbatiale est un exemple du gothique languedocien avec sa nef unique et ses chapelles autour du chœur. Les reliques de saint Majan, si importantes au développement médiéval, y sont abritées. Toute proche, la tour préromane de Mirande, partie de l’ancien monastère remontant au XIIème siècle servait tout à la fois de fortification, guet et de clocher de la première abbatiale IXème siècle disparue!
Autre église paroissiale du XIIème au XIXème siècles, l’église Saint Grégoire de style roman tardif abrite aujourd’hui musée et dépôt archéologique de la Société Archéologique et Historique des Hauts Cantons de l'Hérault. Une autre église Saint Sauveur existait au sud, ruinée par les crues ainsi que 3 ou 4 chapelles. La plus ancienne, connue sous le vocable de Saint-Martin le Vieux, offre encore quelques vestiges sur la colline. On dit qu'elle fut la première église de Villemagne dès le Vème siècle, aménagée sur un établissement occupé dès l'époque préromaine par la tribu narbonnaise de Polia issue des latins précurseurs qui ouvrirent les premières exploitations minières de plomb argentifère à Villemagne et y instaurèrent vignobles et oliveraies.
Enfin, Le pont du Diable, près du hameau de La Gure, fut construit en 1767 sur l'ordre du Sieur Giral, Maître-verrier à Hérépian et premier concessionnaire des mines de charbon de Boussagues, pour acheminer les charrois de charbons alimentant les fourneaux de sa nouvelle verrerie et les marchés du Biterrois.
Le cœur du village fortifié nous montre encore façades, porte et ruelles médiévales.
Au cours des siècles donc, l’abbaye et le bourg de Villemagne subirent inondations, pillages, incendies mais ces vestiges (publics mais aussi privés comme le cloître et le réfectoire de l’abbaye) ont résisté à l’épreuve des éléments et des hommes!

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